Cinéma d’Afrique : émergence d’un wokisme Féminin ?

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Cinéma d’Afrique : émergence d’un wokisme Féminin ?

Il faut regarder les choses en face : quelque chose est en train de bouger dans le cinéma africain. La caméra ne se contente plus de raconter des histoires d’amour, de famille ou de tradition. Elle fouille les plaies. Elle remonte les colères. Elle expose les humiliations.

Et dans ce nouveau paysage, l’homme n’apparaît plus toujours comme le chef, le protecteur ou le repère. De plus en plus souvent, il entre dans le champ comme problème, comme blessure, comme domination. Voilà le vrai sujet : assiste-t-on à l’émergence d’un regard féminin libéré dans le cinéma africain, ou à une forme de militantisme narratif qui finit par réduire l’homme à la figure du coupable ? 

Aujourd’hui, certaines œuvres africaines reprennent le fil à l’envers. Elles disent : regardez mieux. Regardez ce que les femmes encaissent. Regardez ce que la société excuse. Regardez ce que les traditions masquent. Et ce renversement n’est pas anodin : il change la distribution morale des rôles à l’écran. 

I. UNE SI LONGUE LETTRE (2025)

Prenons Une si longue lettre d’Angèle Badiang. Que montre le film ? Un système patriarcal qui banalise une polygamie subie, humilie la femme jusque dans son intimité la plus profonde, et lui laisse des cicatrices bien après la trahison. Ici, le problème n’est pas seulement le mari. Le problème, c’est le système qui lui donne le droit de décider, d’imposer, de blesser, puis de continuer comme si de rien n’était. La femme, elle, doit encaisser. Elle doit comprendre. Elle doit s’adapter. Et le film vient précisément casser cette logique : il refuse que l’on présente la souffrance féminine comme un simple dommage collatéral de la tradition. Il dit, en substance : non, l’humiliation n’est pas une coutume. Non, l’écrasement psychologique n’est pas un détail culturel. 

II. Ça suffit (2024)

Regardons ensuite Ça suffit d’Alima Ouédraogo. Là, le propos frappe encore plus fort, parce qu’il touche à un tabou massif : la violence sexuelle dans le couple. Et il faut avoir le courage de le dire clairement : dans beaucoup de contextes africains, parler du consentement dans le mariage reste, pour certains, presque impensable. Comme si le mariage transformait automatiquement le corps de la femme en territoire acquis. Comme si l’épouse n’avait plus le droit de dire non. Comme si le silence valait approbation. Le film met brutalement le doigt là où la société détourne souvent le regard. Il montre une femme qui subit, qui étouffe, qui souffre, pendant que les discours sociaux, religieux ou coutumiers servent parfois de couverture au déni. Voilà pourquoi ce type de cinéma dérange : il ne critique pas seulement un individu, il accuse une tolérance collective. 

III. Nanas (2025)

Avec Nanas de Khalifa Ba, le terrain change, mais le fond reste le même. Cette fois, ce sont les relations amoureuses qui deviennent le théâtre du procès masculin. Des femmes de profils différents ; mère célibataire, femme mariée, jeune célibataire  se débattent avec des hommes instables, ridicules, toxiques, infidèles ou émotionnellement lâches. Le film ne nous parle pas d’un homme en particulier ; il fabrique une ambiance générale de méfiance, presque une culture du désenchantement. En clair : l’homme promet, puis trahit ; l’homme séduit, puis fuit ; l’homme réclame, mais n’assume pas. Et forcément, à force d’accumuler ces figures négatives, une impression s’installe : celle d’un imaginaire où la masculinité n’est plus traversée par des contradictions humaines, mais presque résumée à une mécanique de nuisance. 

Alors posons la vraie question : ces films dénoncent-ils des réalités ? Oui, incontestablement. Le patriarcat existe. Les violences conjugales existent. L’abus de pouvoir dans le couple existe. L’infidélité destructrice existe. L’humiliation des femmes existe. Il serait malhonnête, lâche même, de vouloir neutraliser ces sujets sous prétexte qu’ils dérangent l’image de l’homme africain.

Le cinéma a raison de mettre ces failles en lumière. Il a raison de forcer la société à se regarder dans le miroir. Il a raison de rappeler que trop de douleurs ont été banalisées, minimisées, enterrées sous des phrases toutes faites. 

Mais il faut aussi avoir l’honnêteté d’aller jusqu’au bout de l’analyse. Et c’est là que le débat commence vraiment. Car dénoncer n’autorise pas tout. Un film peut défendre une cause juste et, en même temps, simplifier la réalité. Un récit peut visibiliser une souffrance réelle et, en même temps, fabriquer une caricature. Quand, d’un film à l’autre, l’homme devient presque systématiquement l’abuseur, le prédateur, le mari brutal, l’amant creux, le lâche ou l’irresponsable, il faut se demander : sommes-nous encore dans la critique sociale, ou déjà dans une dramaturgie du slogan ? À force de vouloir corriger des siècles de déséquilibre, certains récits risquent de tomber dans l’excès inverse : ne plus explorer les hommes, mais les résumer. C’est particulièrement visible lorsque la complexité psychologique disparaît.

Dans Ça suffit, par exemple, le regard se concentre presque entièrement sur la faute masculine. Très bien. Mais où sont les mécanismes profonds ? Où sont les failles mentales, les troubles, les héritages éducatifs, les violences intériorisées, l’absence de prise en charge psychologique, le poids d’une culture qui apprend aux hommes à désirer sans jamais leur apprendre à se comprendre ? Un homme violent reste responsable de sa violence, bien sûr. Mais si le cinéma veut éclairer, il ne peut pas s’arrêter au seul constat.

Il doit aussi interroger ce qui fabrique ces comportements. Sinon, il ne pense plus : il désigne. 

Même chose avec Une si longue lettre. Oui, la polygamie peut devenir un espace d’humiliation et d’écrasement. Oui, elle peut broyer une femme. Mais si l’on veut être intellectuellement sérieux, il faut aussi dire que ces réalités s’inscrivent dans des cadres religieux, sociaux et culturels complexes. Cela ne les excuse pas. Cela oblige simplement à penser plus loin que le réflexe moral immédiat. On ne comprend pas une société en la résumant à ses fautes les plus visibles.

On ne comprend pas non plus les rapports hommes-femmes en transformant l’homme en ennemi unique et définitif. Là encore, le danger n’est pas la dénonciation ; le danger, c’est l’appauvrissement de la pensée. 

Le fond du problème est peut-être là : ce nouveau cinéma féminin ou féministe africain a raison de faire sauter le verrou du silence, mais il doit éviter de remplacer un aveuglement par un autre. Hier, on filmait les femmes comme des silhouettes secondaires. Aujourd’hui, certains récits filment les hommes comme des coupables automatiques. Or le cinéma n’est jamais aussi fort que lorsqu’il refuse les réflexes. Lorsqu’il montre la domination, oui, mais sans renoncer à la complexité. Lorsqu’il accuse, oui, mais sans transformer toute masculinité en dossier à charge. Lorsqu’il donne enfin une voix aux femmes, oui, mais sans réduire l’analyse à une opposition mécanique entre victimes pures et bourreaux permanents. 

Au fond, ces films posent une question plus large à toute la société africaine : que fait-on de la parole des femmes quand elle devient impossible à ignorer ? L’écoute-t-on vraiment ? Ou bien la transforme-t-on en terrain d’affrontement idéologique entre défense des traditions et dénonciation des dominations ? Le cinéma, lui, a déjà commencé à répondre. Il secoue. Il provoque. Il désigne. Il dérange. Et c’est parfois nécessaire. Mais s’il veut durer, s’il veut peser autrement que par le scandale ou l’émotion immédiate, il devra faire plus que juger. Il devra comprendre.

Car un grand cinéma ne se contente pas de choisir son camp : il révèle ce que la société préfère ne pas penser. 

En ce sens, le cinéma africain au féminin contemporain n’est pas simplement en train de féminiser son regard. Il est en train d’ouvrir un bras de fer culturel. Il dit aux hommes : vous ne pourrez plus vous cacher derrière le silence, l’habitude, la tradition ou l’autorité. Et il dit aussi aux cinéastes : attention à ne pas confondre combat et simplification. C’est précisément dans cet équilibre instable : entre justice et caricature, entre vérité et mise en scène, entre dénonciation et compréhension que se joue peut-être l’avenir de cette nouvelle parole cinématographique africaine. 

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