Le dernier long métrage de F. Thierry Léa Malle explore un concept esthétique ( esthétique de la blessure) qui prend tout son sens à l’ère du numérique. Une philosophie de vie qui libère la parole et voudrait que toute parole soit écoutée, même sans vérité révélée. Certains penseurs comme Daniel Cohen parlent de génération de homo-numericus. Dès lors, les réseaux sociaux jouent un rôle clé dans la diffusion de cette esthétique. En voulant donner la parole à tous, ces plateformes sont parfois devenues des espaces de lamentations ou de frustrations, particulièrement en Afrique francophone.
Au contineng (Cameroun), une des phrases qui sonne le glas de ces frustrations, c’est
Mieux on vend le pays ci, on partage l’argent entre tous les camerounais.
Dans ce contexte, le réalisateur s’intéresse à la représentation de la blessure non seulement comme un élément visuel marquant, mais aussi pour pousser le spectateur à une réflexion plus profonde. Sous le prisme du théorème de la photographie de Barthes, à savoir le studium, le punctum et l’affectum.
Le Studium : Qu’est ce qui vous plait même encore dans ce pays ?
Cette question ouvre la porte à une réflexion profonde sur la résilience, la rédemption et les jeux de pouvoir. Le personnage de Joseph Essola (Rigobert Tanwa) incarne parfaitement ces trois notions.
Son parcours illustre l’attente interminable d’une promotion qui ne vient jamais. Ce statut de direction par intérim, qui s’accroche à lui comme une malédiction, impacte aussi bien sa vie professionnelle que familiale avec la technique du flash-back de la scène. À travers ce personnage, le réalisateur met en lumière la douleur et la frustration de ceux qui se sentent manipulés ou trahis. Une phase revient souvent dans le bouche de ceux qui ont été dupés:
Donc je suis l’enfant du fou ?
Joseph Essola
Cette blessure psychologique, parfois même physique,, peut hanter une personne jusqu’à en faire des cauchemars. Un détail marquant du film est la petite taille d’Essola, un trait qui semble symboliser sa difficulté à se faire respecter. D’ailleurs, les différentes salutations de ses collègues dans le milieu professionnel résonnent comme des averses de moqueries. Cette blessure intérieure devient alors un élément central de l’histoire, nourrissant la tension dramatique du film pour aboutir au Punctum. Ainsi, le studium on peut le définir comme une lecture culturelle et intellectuelle d’une image (contexte, sujet, image).
Le Punctum : je suis dévasté, on m’a humilié.
Le punctum, c’est ce choc brutal, ce coup porté à l’âme sans avertissement. Il blesse profondément, marquant celui qui le subit d’une douleur sourde et persistante. Comme une flèche décochée au hasard, il peut provoquer des réactions viscérales : rejet, honte, colère, ou même un sentiment d’injustice insurmontable.
C’est exactement ce qu’a ressenti J. Essola lorsqu’il a vu, si impuissant, un autre être nommé à sa place. Ce n’était pas une simple déception, mais une humiliation cuisante, un coup porté à son ego et à ses espoirs. Il avait cru en sa légitimité, et pourtant en un instant, il s’est senti trahi, effacé. Dans le monde de l’entreprise, une expression illustre cette situation : Avoir les pieds dans les pantoufles en ciment
Expression qui se dit quand une personne ne voit plus aucune issue à la situation dans laquelle elle se trouve
Avoir les pieds dans les pantoufles en ciment .
Cela décrit des personnes qui, malgré leur humiliation, restent figées, piégées entre leur fierté blessée et leur incapacité à partir. Ce dilemme nous pousse à une réflexion plus profonde : jusqu’où peut-on supporter l’injustice avant d’agir ? Quelles sont les limites de la souffrance que nous sommes prêts à endurer? Comme l’a si bien dit le personnage Delpiso Manga (Manga Essama Eric) avec une pointe d’ironie :
La malchance des uns, c’est la chance des autres.
Delpiso Manga
Le punctum, c’est ce détail (subjectif) qui capte notre attention au-delà du message global et qui déclenche une réponse émotionnelle (l’affectum).
L’Affectum
Cette malchance semble s’acharner sur les personnes compétentes, tandis que la chance sourit aux incompétents. Ce phénomène, bien plus qu’un simple hasard, relève un problème systémique ancré dans nos sociétés (contineng). Il engendre un troisième théorème, une force impatiente, indifférente au Studium et insensible au Punctum.
Ce théorème ne se contemple, il ne s’attarde pas sur la douleur ou l’injustice. Au contraire, il s’exprime bruyamment, s’enflamme et encourage un langage de violence, trouvant dans l’excitation un plaisir sombre et pervers. Il ne cherche pas à comprendre, mais à frapper, à s’imposer par l’agitation plutôt que par la réflexion. L’Affectum, c’est une réaction émotionnelle intense et immédiate face à une situation.
C’est précisément ce qui envahira Essola par la suite, le poussant vers une nouvelle dynamique, une esthétique particulière dont nous parlerons dans la deuxième partie.