Retour aux pays natals d’objets créolisés, vus par les artistes.

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En novembre 2017, à l’université de Ouagadougou, Emmanuel Macron appelait à ce que «d’ici cinq ans, les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou défini- tives du patrimoine africain en Afrique». Le rapport commandé dans la foulée à l’historienne de l’art Bénédicte Savoy et à l’écrivain et économiste sénégalais Felwine Sarr, radical et partial, a engendré un débat qui se poursuit depuis, riche, houleux. On pourrait tous  s’accorder à la parole du photographe et architecte Alun Be, quand il déclare :

Qu’un Homme sans patrimoine culturel est comme un Homme sans ombre ; de nuit comme de jour, il ne peut percevoir le reflet de son être.

Alun Be

Dans le cadre de son exposition «Ex Africa – Présences africaines dans l’art aujourd’hui», le musée du quai Branly avait invité des plasticiens à s’exprimer sur le sujet épineux de la restitution des biens culturels. Mais, il s’agissait aussi de prendre en compte la fragilité des contextes, la diversité des réponses possibles.

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Le plasticien Kader Attia a pris la problématique à bras- le-corps en collectant la parole de toutes sortes d’intervenants, africains, européens, américains. Projetées en vidéo dans l’exposition, ces rencontres lui ont permis d’affiner sa réflexion.

À qui appartiennent ces objets?, se demande-t-il. À ceux qui les ont produits, honorés, ou à ceux qui les ont emportés, puis commercialisés ou figés dans des musées ? Les objets n’appartiennent à personne, car ils ne sont pas des objets mais des sujets ; des sujets qui constituent aujourd’hui une diaspora flottant au-dessus de la tête des descendants de leurs créateurs, comme de leurs usurpateurs.

Kader Attia

L’Occident a participé aussi, en les accueillant, à réécrire leur histoire, et celle-ci ne peut être effacée d’un trait de plume. Et Kader Attia d’ajouter : «Une histoire n’est pas nécessairement une usurpation, si l’on est capable de considérer qu’elle est un passage chronologique n’ayant pas été nié par les descendants des créateurs qui les récupèrent. Ce passage est fait de détours qui s’inscrivent à jamais dans l’identité de l’objet créolisé. Il n’est pas le rituel d’une purification, mais celui d’un retour possible au pays natal, où le langage qu’il parle est le fruit de toutes ses histoires…» Revendiquant la mise en place d’une polyphonie de disciplines afin de traiter au mieux la question, «de l’économie à la psychanalyse, de l’histoire à la science, des arts à la philosophie, et enfin du droit politique au devoir religieux», il prône que ne soient pas seulement restitués ces objets, mais aussi«la vie à ces objets, pour qu’ils redeviennent les sujets qu’ils sont».

L’artiste franco-gabonaise Myriam Mihindou ne dit pas autre chose :

«Le musée est un non-sens, car totalement opposé à la vision de production mystique : le public n’y incarne pas les objets exposés ; cela revient à dire qu’ils sont inefficaces et que rien, substantiellement, n’est transmis.»

Myriam Mihindou

Elle préfère miser sur la revivification des terreaux culturels locaux, plutôt que sur des musées qui soudain pousseraient comme des champignons hors sol. «Il vaut mieux protéger les aires culturelles, les villages et les terres, les “échos systèmes” plutôt que de s’épuiser à reproduire des aires artificielles qui nous éloignent des pratiques liées à ces objets dans leur contexte.»

Et de conclure, en citant l’écrivain et sociologue Roger Caillois :

«Prends garde : à jouer au fantôme, on le devient.»

Roger Caillois

Le peintre Steve Bandoma, originaire de la République démocratique du Congo, est plus modéré, mais prudent, appelant à la restitution, «mais pas dans l’immédiat. […] Parce qu’avec la corruption qui bat son plein dans la plupart des États concernés d’Afrique, on risquerait de retrouver le lendemain tous ces “objets” en Chine».

Romuald Hazoumè, plasticien béninois, partage son scepticisme : «Le gouvernement actuel du Bénin a la volonté de ramener ce patrimoine, mais qu’en sera-t-il après lui ?, plaide-t-il. Qu’est-ce qui nous garantit que ces pièces resteront bien dans un musée, visibles par tous, propriété de tous les Béninois, lorsque l’équipe actuelle ne sera plus au pouvoir ? Rien, et c’est ce qui m’inquiète. Je ne veux pas les perdre une deuxième fois.»

Selon l’historienne de l’art Bénédicte Savoy. On a dépassé beaucoup de caps. On a dépassé d’abord le cap du déni de la part des puissances européennes qui pendant longtemps ont affirmé que la période coloniale n’avait pas un grand rapport avec la constitution des musées, or le rapport est extrême. C’est donc la fin du déni mais c’est aussi le début de négociations à l’intérieur des sociétés africaines qui récupèrent de manière physique une partie de leur patrimoine et qui du coup se mettent à se poser la question qu’elles n’ont jamais pu se poser avant puisqu’elles n’avaient pas ces objets, de la manière dont elles veulent les conserver, des lieux où elles veulent les conserver. Le patrimoine, c’est ce qu’une société veut faire avec les vestiges de son passé.

Restituer le patrimoine africain par Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, fruit du rapport commandé par Emmanuel Macron, une coédition Philippe Rey et Editions du Seuil.

Ces conversations sont en train de se mettre en place sur le continent africain, au Nigeria de manière très forte, au Bénin, au Ghana, au Togo, au Sénégal, et on voit bien que c’est l’entrée dans un nouveau rapport à soi.   

Sources :

https://www.rfi.fr/fr/podcasts/invit%C3%A9-afrique/20230217-restitution-des-%C5%93uvres-art-africaines-pour-reconnecter-pays-avec-leurs-cultures-benedicte-savoy

Beaux-arts magazine Février, 2021

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